
J’étais jusqu’à hier dans la force de l’âge, caressant de nombreux projets, jouissant d’un bon métier, aimant la vie et ses plaisirs.Tout s’est brisé hier à la suite d’un accident : une douleur intense m’a serré le cœur et quoique j’ai eu quelques minutes avant l’issue fatale, mon esprit, d’un coup paniqué, a songé à tout sauf à s’en remettre à Dieu ! Pas un souffle de repentir, pas l’once d’une prière n’a soulevé mon cœur !
Et me voici plongé dans cet enfer dont j’avais redouté, il y a fort longtemps, les horreurs mais dont la crainte s’était émoussée avec les années et, quoi que de temps à autres quelque prédicateur s’excrima à rallumer cette crainte salutaire, mon esprit volatile se refusait à m’arrêter à une pensée aussi sombre, et surtout à prendre les moyens qui m’eussent permis d’y échapper. Avant d’être figé dans l’antre basse où je me tiens désormais, je passais devant mon juge… je ne vis pas le Christ j’en étais indigne Mais j’eus une telle conscience de Sa présence que toute mon âme aurait voulu disparaître se ramasser sur elle et se terrer pour ne pas avoir à supporter un regard que je ne pouvais voir mais dont je pré-sentais l’acuité. En un clin d’œil je ne vis que trop clair dans mon existence, au-delà de quelques bons mouvements, de menus actes de piété, de bonté, au-delà même de l’accomplissement de certains devoirs, je ne vis que trop le refus de Dieu inscrit au plus profond de mon être Au fond ce dieu que j’avais prié de temps à autre était pour moi un étranger dont je n’hésitais pas à enfreindre les commandements. Instantanément ma vie entière et surtout cette éloignement de Dieu me parurent avec une telle évidence que je n’eus d’autre dessein que de fuir Dieu et je me précipitais de moi-même dans ce lieu obscur. Quoique privé de mon corps je suis comme encastré dans un trou pratiqué dans une muraille de feu, écrasé de toute part au milieu des ténèbres des plus épaisses Il n’y a point de lumière, mais chose que je ne saurais comprendre, malgré cela, on aperçoit tout ce qui peut-être un tourment pour l’existence. Pour vous qui êtes encore sur terre, cela ne fait que quelques heures que je m’y trouve. C’est peu selon votre temps Pour nous le temps n’est plus. Aussi difficile que cela soit compréhensible pour une âme de la terre, le futur n’existe plus, mais chose étonnante, mystérieuse, le passé continue d’exister. Non pour nous distraire cela n’est plus possible, mais pour nous seriner continuellement le gâchis immense de notre vie terrestre et le poids écrasant, consternant de notre culpabilité C’est vrai, je revois ma vie mais comme un cauchemar dont il n’existe aucun réveil ! Chaque souvenir est une torture: mes innombrables péchés m’assaillent comme un essaim de vilaines guêpes Ils me reviennent à la mémoire, ils m’accusent, ils me flagellent, ils me raillent et je ne vois que trop bien le temps précieux que j’ai perdu. Je ne saisis que trop nettement la disproportion entre les plaisirs fugitifs que j’y ai trouvés et la peine éternelle que j’en éprouve : les bonnes actions elles-mêmes ne m’offrent guère de soulagement, loin s’en faut ! Déjà je ne puis me réjouir d’avoir servi un Dieu pour lequel je n’ai présentement qu’une haine viscérale, mais en outre je vois que ces bonnes actions furent immanquablement stérilisées par une folle insouciance. Au lieu de poursuivre dans ce chemin de vertus ces quelques bonnes œuvres n’ont servi qu’ à me rassurer, à me dédouaner à bon compte des péchés graves que je commettais
Une bonne prière, une messe écoutée voire une confession de temps à autre : à tout cela je n’ai pas donné suite. Comme une bonne graine de l’Évangile, elles n’ont pas donné les fruits qu’elles étaient en droit d’escompter! Tout est retombé à plat ! Ce qui fait le tourment de mon remords c’est cet invraisemblable gâchis : je suis passé si souvent à côté de la grâce, J’aurais pu si facilement remettre de l’ordre dans ma vie ! Jai été si avantagé par la foi reçue, par une éducation chrétienne, des manières de penser catholiques au milieu d’une génération ignorante, que j’ai presque peine à penser que j’ai perdu mon âme !
Moi un catholique de tradition à jamais!
Jamais et toujours : ces mots sont ici écrits en lettres de feu au milieu des ténèbres. Ils habitent toujours notre pensée et cela participe de ces chaînes infernales. Sur terre vous avez de la peine à vous imaginer la nature de ce feu infernal : ce feu est en effet terriblement différent de celui de la terre.Lorsque j’étais jeune, j’aimais chanter et au coin du feu, la danse du feu me fascinait. Libre, ardente, brillante, jeune, la flamme est une beauté de la terre; ici le feu n’est ni libre ni brillant ni jeune il y est seulement ardent, il brûle sans éclairer, il calcine sont consumer surtout, comme une douleur qui enferme l’esprit en l’empêchant de songer à toute autre chose. La douleur de ce feu est telle qu’elle empêche l’âme de s’évader intérieurement ! Impossible de songer à autre chose qu’à sa faute, à son malheur, à son éternel peine, enfermée comme dans une cage de feu, l’âme ne peut méditer que son malheur, ne peut sentir que son tourment, ne peut se nourrir que de sa souffrance !l Tout cela n’est rien à côté de cette écartèlement de l’âme en ce qu’elle a de plus profond.Je vous l’écrivais tout à l’heure, je sens à la racine de mon être, en ce qu’il a de plus essentiel, un irrésistible appel vers ce Dieu qui me châtie, qui me rejette loin de lui. Je sens une tendance irrépressible vers lui ! Je saisis avec une évidence limpide que toutes les autres évidences de la terre ne peuvent saisir, que mon être en tout ce qu’il est, est fait pour Lui et crée pour Lui, qu’il ne peut trouver son bonheur, son assise, sa joie, sa paix qu’en Lui, et en même temps m’habite la haine la plus féroce, la plus obstinée, la plus résolue envers ce maître dont je me suis détourné. Ce double mouvement, situé au plus profond de mon être créé un déchirement intérieur tel, que je m’étonne de ne pas être détruit et ce cri intérieur ce cri de l’âme sort du cœur calciné, broyé, de tous les damnés ; et cependant je ne voudrais pas être pour autant anéanti, car je veux continuer à Le haïr de toute la force de ma noire volonté Vous pourriez m’objecter que cette haine s’abrite derrière un mensonge, celui de cet attrait de la bonté de Dieu que je refuse : je le sais bien ! cette bonté je préfère en détourner les yeux. Mais sachez que l’enfer est le royaume du père du mensonge, c’est le palais de torture de ceux qui ont menti à leur âme, à Dieu et à leur entourage. D’un autre côté l’enfer fait tomber le masque : nous nous connaissons tous, non pas par notre nom mais par notre principal péché. Nous nous percevons comme des incarnations de l’orgueil, de la paresse, de la luxure, de l’envie, et cette vision augmente notre tourment. Ne croyez pas à une quelconque solidarité des démons et des damnés : nous nous haïssons d’une telle haine que la terre en serait stérilisée à jamais si une seule goutte de cette haine venait à la toucher. La haine insatiable dont nous enveloppons Dieu et notre vie passée se reporte sur les démons et des damnés Les démons haïssent les damnés qui leur rappellent le Verbe incarné et les damnés haïssent les démons qui les ont jetés dans cette océan de feu et qui les y tourmentent. Les damnés se haïssent mutuellement comme des complices découverts qui se rejettent la faute les uns sur les autres Comment du reste les damnés, remplis de haine pourraient aimer d’autres damnés tout aussi remplis de haine ? Ici nul amour à donner, nul amour à recevoir ! Ne cherchez pas à savoir pour quelle faute je croupie en ces lieux désolés : d’abord parce que j’y suis à plusieurs titres mais surtout parce qu’ au fond j’ai fait de ma personne le centre de ma vie et ici nous sommes des adorateurs de notre égo et c’est la seule chose, à vrai dire, qu’on ait adoré en vérité. Inutile de vous en dire davantage ! Je ne formule qu’un souhait à votre égard : celui de vous voir parmi nous. C’est très facile.. il suffit de vous laisser aller !
Avec ma haine cordiale.
Votre ennemi sincère !


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